LES COLOMBIERES




En 1925, Ferdinand Bac écrit un livre destiné à madame Ladan-Bockairy, lui expliquant son travail aux Colombières. A travers une promenade en 49 chapitres, qui débute au portail de la propriété et qui se termine dans la chambre verte, il retrace avec détails, ses démarches, ses inspirations, les ambiances auxquelles il tient tant. Nous nous appuierons largement sur ce texte et ses illustrations pour le reste de notre commentaire.
« En effet, un jour de janvier 1920, en amusant un ouvrier, occupé à rajeunir la ci-devant maison Fouillée, j’ai tracé au fusain ces trois pots de fleurs. Le lendemain, sans songer davantage à mal, je repartais, quand la rapide vision de ce pays, entrevu à travers quelques buissons, m’anima soudain de projets qui lentement, étape par étape, se libérèrent dans mon esprit jusqu’à transformer une contrée entière. » .

LE PLAN D’ENSEMBLE


Michel Racine, spécialiste des jardins de la Côte d’azur, décrit en 1987 son impression en arrivant à la Villa des Colombières. Même si en 1925, les immeubles résidentiels n’existent pas, l’impact de cette maison rouge dans le paysage marque certainement les esprits. Les quelques phrases qui suivent ont le mérite de nous renseigner sur la mise en scène de cette demeure, que l’on aperçoit aujourd’hui depuis le bas de Menton : 
« Depuis la promenade du bord de mer qui longe le vieux Menton on aperçoit les Colombières. Du côté de la frontière italienne, c’est, juste au dessus de la marée blanchâtre des immeubles récents, une maison rouge à toitures symétriques se découpant devant un rideau de cyprès.
Des chalets, des constructions à tourelles, vérandas et balustrades en céramique bordent le boulevard en corniche qui mène à la petite route des Colombières, mais, passé le portail de la maison rouge, on se trouve dans un lieu en rupture avec le contexte des villas balnéaires. Le long de la façade presque sans percement, une inscription annonce: « Inveni portum, spes et fortuna valete, sat me lusistis, ludite nunc alios. » (J’ai trouvé le port, Espoir et Hasard au revoir, je vous ai assez servi de jouet, maintenant jouez-vous des autres.) » Comme l’a souhaité Ferdinand Bac, le domaine se dévoile encore à nous comme un écrin à demi fermé qui laisse deviner le trésor qu’il contient. Est-ce déjà le jardin clos du paradis?
A partir du plan, nous distinguons aisément que la propriété est entièrement ouverte au sud, sur la Mer Méditerranée, utilisant la forte pente qui y mène. Nous découvrons également que la composition générale du jardin ne semble obéir à aucune règle de symétrie. Seuls, quelques éléments, en accord avec la géométrie du site, se détachent de l’ensemble par leur forme et leur orientation. Ferdinand Bac traite alors la maison et le jardin comme une seule entité.
L’entrée de la propriété s’effectue sur l’aile ouest, marquée par une immense grille en fer forgé. La villa offre quant à elle, ses façades principales au sud, face à la mer, et au nord, face au jardin. Tout de suite sur la droite du visiteur, le patio du Jardin d’Homère, sert de liaison entre le dehors et le dedans, entre le jardin et la maison.

Face à la porte d’entrée de la villa, le Jardin du Trompe-l’œil se distingue par ses tapis de fleurs géométriques. Nous réfléchirons un peu plus tard dans notre étude, à la symbolique de ce lieu, mais nous pouvons d’ores et déjà citer Ferdinand Bac, dans sa pensée.
« Le Jardin du Trompe-l’œil a une origine singulière. Posé en mauvaise équerre, j’avais trouvé – comme on fait une mauvaise rencontre – un garage juste en face de la Villa. Dans l’art des jardins surgissent les mêmes problèmes troublants que dans la vie morale : « Faut-il supprimer son ennemi ou se le concilier ? » Rien n’est fertile alors pour l’esprit comme un obstacle surgissant et qu’on croit insurmontable. Souvent en se penchant avec un peu de patience sur cette hostilité, elle peut devenir à notre étonnement une source imprévue de dispositions heureuses. Comme d’une laideur on peut parfois faire un agrément, par la force de la persuasion, j’ai persuadé à ce garage qu’il pouvait devenir le point de départ d’un jardin à compartiment. » F. Bac, Les Colombières, 1925. 

L’Allée de la Fontaine du Nausicaa, borde le Jardin du Trompe-l’œil. Des grilles basses donnent la sensation d’entrer dans un espace protégé, à part. Pour Ferdinand Bac, il s’agit de mettre en valeur la céramique colorée qui sert de décor à la fontaine. « Un peintre sévillan, insatisfait du succès d’une de ses toiles, la mit à jour, dans son couloir, scellée au mur, derrière une grille et éclairée par une lampe. Bientôt ce tableau devint miraculeux et la ville entière, prosternée d’admiration, défila devant lui en se signant. La grille divinise jusqu’au médiocre. » F. Bac, Les Colombières, 1925. 
De plus, notons que l’eau qui s’écoule de la fontaine, semble se déverser dans le Jardin d’Homère en contrebas, comme pour former son bassin.

La Rotonde, que Ferdinand Bac veut visible dès l’entrée, est accessible depuis la Fontaine du Nausicaa. Elle se détache un peu plus haut par ses arcades en cyprès, et le buste remarquable de Néron. 
L’ensemble, largement proportionné par rapport à l’habitation, est mis en valeur par un obélisque installé dans son centre, lui-même inscrit dans un bassin circulaire à la margelle gravée en l’honneur du monument. 
« Et par où, dirais-je, ce jardin, sinon par son obélisque ? Pénétré de sa mission historique ne fallait-il pas, après cette déchéance, rendre les honneurs à ce Dieu ma-traité ? 
Aussi, Madame, avons-nous réhabilité ce méconnu. Nous l’avons arcaturé et célébré comme un ancêtre, retour des fossoyeurs. Il fallait poser un piédestal à sa gloire et un miroir d’eau à sa coquetterie, encercler le bassin de marbre blanc et encore faire graver en vers de Lucrèce dans ces grandes lettres de l’Arc de Titus qui parlent pour l’Eternité. Ainsi réhabilité par notre piété, il entendra répé-ter à l’infini : Multa renascentur quae jam coecidere caduntque. Car il est bien vrai que sans cesse des choses renaissent, qu’on croit mortes à jamais. » . 

Le Casino de Palladio, et l’escalier majestueux qui y mène, se reflètent dans le bassin de l’obélisque. Cette vue à double sens entre la Rotonde et le Casino, établit une sorte réciprocité entre ces deux espaces dédiés à la vue sur la mer. Placé comme un petit temple romain en haut d’une colline, le Casino devient le symbole italien de la fête : « C’est un toit, des colonnes blanches, un badigeon safran « et voilà la belle fête », comme disait M. de Goethe. Nous y avons campé un faune insolent qui danse avec cette joie animale des enfants et des légendes barbares, pas encore homme, déjà évadé de la bête, bondissant hors des forêts, portant la queue de bouc et sous le caprice des pampres les cornes des béliers. Ce faune est posé sur un dallage de débris de marbre que j’ai encerclé dans des formes géométriques. Son centre est fait de la roue du char antique. Dans l’idée méditerranéenne cette roue est la Déesse Fortuna et cette humble réminiscence à un symbole qui fut si justement prospère, est pour ce sol ce que les fresques sont pour les murs et les stèles pour les bosquets : la trace que la pensée humaine laisse dans la Nature. » 

Plus loin, la pergola du Pont du Caroubier est appelée La Pro-cession Païenne par Ferdinand Bac. En effet, ce pont mène à un caroubier millénaire, que Bac décide de diviniser à la manière de Stace , dans la Thébaïde : 
« Un jour, au moment où je cherchais l’orientation d’une colonnade sur laquelle je comptais pour me rappeler des souvenirs d’Amalfi , mes yeux tombèrent sur l’Arbre-Dieu et m’engagèrent aussitôt à le joindre à travers l’abîme. » 
Le pont pittoresque qui soutient la pergola, est alors un hommage à Hubert Robert et à Joseph Vernet, qui incarnent selon Ferdinand Bac, « la plus grande nostalgie latine de leur siècle ».

Assis sur le banc posé à l’ombre du caroubier, le promeneur découvre d’un seul coup d’œil l’Allée des Jarres et ses socles rouges, ayant ainsi pour décor la montagne de l’arrière-pays mentonnais. 
Toujours en l’honneur de l’arbre devenu Dieu, cet escalier est en fait un fin trompe-l’œil, où la taille des jarres décroît au fur et à mesure de la montée, accentuant alors l’effet de perspective. 
« Il fallait encore creuser au flanc de la montagne une grande allée précédée d’un escalier. Bordée de vieilles jarres, elle est plantée de lauriers-roses, de citronniers et de pins romains, afin qu’un jour les promeneurs, du fond de la carrière, puissent descendre vers lui avec solennité. Dix jarres, parmi les plus ventrues et les mieux ornées de la région, aux anses robustes et estampillées d’un soleil, furent sorties des ténèbres où elles dormaient sans emploi dans les caves d’un marchand, elles furent remontées au jour et disposées sur des piédestaux.» 
Le fond du jardin est fermé par une ancienne carrière, lieu d’extraction des pierres qui servent à fabriquer les murets qui retiennent la montagne et les vergers. 
« Cette blessure lapidaire, guérie depuis longtemps, et patinée par le temps, est installée comme un phénomène naturel de la vie de ces vergers ligures. Prêtant à ce domaine un fond abrupt, cette carrière s’étend en un demi-cintre, sur une cime, couronnée d’un bois de pins. Elle s’arcboute entre deux versants et quand les ombres violettes glissent à la tombée du jour sur ce fond rocailleux, elles donnent à cette limite ce style titanique qui nous émeut dans les décors tourmentés de Salvator Rosa . 

Un pont enjambe une nouvelle fois la route, aboutissant sur une terrasse qui dévoile l’allée menant au Bassin Espagnol, puis visuellement à la mer. A sa base, une nymphée associée à un banc cintré, est encadrée par deux déesses de Jean Goujon qui se penchent sur leurs urnes, pleines d’eau de la montagne en arrière plan. 
Le Bassin Espagnol et son allée de cyprès, sont l’élément le plus marquant du jardin. Leur proportion, et la forte ligne qu’ils installent et dessinent dans le paysage, sont remarquables sur le plan d’ensemble. Le bassin devient miroir et profondeur, alors que la mer qui se détache un peu plus loin, se transforme en un immense tapis bleuté en harmonie avec le vert des cyprès (« l’allée sombre » pour Ferdinand Bac). 
Notons que le thème de l’escalier au cent marches est très à la mode sur la Côte d’Azur des années 1920. Le château de Camarat réalisé par André Riousse reprend cette idée d’une descente impressionnante vers la mer.
Sur le chemin d’Orphée, ponctué de jarres et de cyprès, le visiteur découvre une niche abritant un bas-relief inspiré d’une scène de mariage antique. 
Le Rocher d’Orphée, se tourne en fait vers la mer et la côte italienne. « Par-dessus la haie de cyprès taillés, la Méditerranée y ouvre soudain son manteau bleu, et son scintillement, tout en bas, éblouit jusqu’à nous aveugler comme un désert, pailleté d’étoiles. ». 

Plus haut, le Mausolée capte la vue sur l’ensemble de la propriété. Ferdinand Bac espérait d’ailleurs y être enterré.
En réplique à cet édifice, le Colombier en contrebas reprend un peu les mêmes formes architecturales. L’Autel agreste à Niké, est un espace de recueillement. « J’ai élevé un dernier autel à une déesse à la tunique flottante. Auprès d’elle chaque matin j’achève mes dévotions. Dans cet antique verger la brise du Levant a gonflé les plis de sa robe et mille parfums de ce printemps enivrant montent vers elle comme des fumées d’encens. » F. Bac.

LA VILLA

Ancienne demeure du philosophe Alfred Fouillée (1838-1912) où Friedrich Nietzsche aurait séjourné quelques temps d’après la rumeur, cette villa se compose de deux niveaux principaux. Au rez-de-chaussée, les pièces de jour s’articulent autour du vestibule et de l’escalier. Chaque salle capte alors la vue sur la mer, sauf le Jardin d’Homère qui s’ouvre au nord. A l’étage, les sept chambres se différencient par un thème inspiré de l’Italie et de l’Orient.
La porte d’entrée de la villa est à elle seule une mise en scène très étudiée par Ferdinand Bac, dans le but inavoué de dévoiler un peu de l’intérieur tout en tenant le visiteur dans l’expectative :
« Entre deux poutres couleur safran est suspendue une cloche. Sur le vitrail de l’imposte figure, dans une couronne, la lampe antique. Le jour, elle éclaire le vestibule, le soir on la voit luire du dehors dans sa fonction, alternant la sagesse avec la prudence. […] Que de symboles fastidieux ! D’eux sont pourtant faits ces petits riens qui créent la maison, de ces milles pensées qui viennent… à ceux qui pensent. […]
Les grands oliviers qui ombragent cette porte avaient vécu dans la paix solitaire des vergers ligures, quand un jour je les incorporais avec tant d’autorité dans nos bâtisses, qu’ils devinrent les parchemins des titres de propriété. » 

Le vestibule de la maison est en fait l’espace de l’Escalier du Palazzino. Deux répliques des statues du tombeau des Médicis, gardent les premiers emmarchements, alors qu’un « autel des Dieux familiers » est caché dans une petite niche. L’ensemble est éclairé par un vitrail.
« Un jour j’eus l’idée de dérober aux cathédrales les reflets qui allaient et venaient sur leurs piliers. C’était comme le jeu mouvant des rondes qui dansent à la surface d’un étang et que le soleil rejette sur un mur blanc. » 
La Salle à manger, est accessible depuis le vestibule. Une petite loggia caractérise cette espace dédié à la vue sur Menton. Ferdinand Bac précise d’ailleurs que l’ensemble des fresques intérieures de cet étage participent à l’hommage qu’il veut rendre à la Mer Méditerranée. Ainsi, il « fait régner la ligne de la mer, dont il emprunte le niveau à l’horizon réel ». 
« La salle à manger gagna ainsi son décor synthétique, avec son rappel de l’Acropole, ses ruines de Sicile, les formes enfin par lesquelles l’épopée gréco-romaine reçut son expression. Tout ce qu’Horace pouvait éprouver en buvant le vin de sa vigne se trouve exprimé au surplus dans une inscription qui recèle toute la joie antique : La vie, réduite au plaisir d’une maison paisible dont les rumeurs du dehors ne troublent point la sérénité et qui vit heureuse du produit de sa terre. Ainsi qu’en mon âme apparaissent les horizons riants que, pèlerin du Latium, je parcourus autrefois, j’ai tenté sur ces murs d’en égrener les souvenirs. » . Notons qu’une petite terrasse entièrement recouverte de céramiques multicolores, relie la salle à manger au Salon des Fresques, par une liaison extérieure.
Le salon est quant à lui, décoré par de grandes peintures murales inspirées pour l’une de l’Espagne, et pour l’autre de l’Orient. L’idée de Ferdinand Bac, est de montrer en un seul coup d’œil l’esprit d’un pays. Il juxtapose « une tour sarrasine, une suite de monastères, murailles de l’Inquisition, s’achevant en terrasses, en arcatures mélancoliques de jardins d’Infantes » .

Une marche entre deux colonnettes, permet d’accéder au Salon de Musique, légèrement plus haut. Sur la droite en entrant, le Sanctuaire des Muses est dédié aux arts, alors que plus loin, le visiteur aperçoit le Jardin d’Homère, patio romain qui reçoit la lumière et l’eau.
« Nous avons reçu, Madame, des notions biens imparfaites sur la vie des Grands dans l’Antiquité. Elle différait surtout de celle d’aujourd’hui par le contraste d’une immensité fastueuse qui, une fois satisfaite pour le dehors, se repliait dans l’ombre d’une retraite jalouse et parfois minuscule. Leur existence intime se déroulait dans ces sortes de cours à ciel ouvert, se limitait à quelques pièces qui y donnaient accès et qui en recevaient la lumière. » 
Notons que le bassin central du Jardin d’Homère, entouré de fresques tirées de l’Odyssée, serait la continuité de l’eau qui coule de la vallée de la Roya, frontière physique entre la France et l’Italie. « Cette voie d’eau pénètre successivement dans tous les jardins, depuis la gorge vertigineuse qui forme la limite des deux nations. » 

Au même étage, l’Appartement Vénitien, rappelle à Ferdinand Bac son séjour dans la ville italienne. 
« Ainsi, au rez-de-chaussée, nous avons imaginé une salle d’un petit palais vénitien aux portes basses et secrètes. Les murs sont frustes et sévères, mais la loggia s’ouvre sur la nuit magique, et c’est le Carnaval de Goldoni qui passe sur la perspective du Grand Canal dans un scintillement de lanternes et d’illuminations, tandis que les couples au masque blanc sous la baüta, enveloppés de dominos noirs et de manteaux rouges, accoudés entre les colonnes, ou assis sur le rebord des balustrades, intriguent, se cherchent, se cajolent dans cette atmosphère chargée de mystères et de frivolités…Des sièges en laque rouge, décorés en Chine de personnages en relief d’or, sont les seuls témoins réels de ces fêtes somptueuses. » 
A l’étage, le visiteur découvre sept chambres et une salle de bain. En face, la Chambre violette. « D’autres fresques, des paysages, rappellent des visions de Sicile et des environs de Pérouse. Près de deux fenêtres rondes, des bancs de pierre, pour vos yeux flâneurs, sont ménagés comme dans le creux des tours. Déjà je vous vois vous y nicher pour vous griser de la vue du vieux Menton, disposé en amphithéâtre et tournant sa face sarrasine au Levant. » 

A côté, la Chambre grecque est ornée d’une fresque à la gloire de la culture antique. « Au centre l’autel domestique où la jeune affranchie porte son offrande, parmi les colombes familières qui, d’un vol rapide et effronté, circulent entre les colonnes. Le chantre, descendant des bardes syriaques et phéniciens, a pénétré sous le péristyle, avec sa flûte aiguë et la lyre suspendue à son bâton, suivi d’une servante qui dans la keras apporte le premier vin du verger. A droite, avec son chien noir, le pâtre, couvert du manteau rond à large capuchon, a quitté la montagne et ses pâturages rocailleux, pour saluer le maître de ses troupeaux. » 
Le Bain de la Morisque est situé en face de la Chambre grecque. 
« Ainsi dans ce minuscule bain qui n’est que la cuve d’ablutions, j’ai fait mes premiers pas dans l’aventure andalouse et, dérobant des parois d’un bazar africain, un motif de vases et d’oiseaux blancs, j’en fis le clair refrain qui accompagne le bruit de l’eau. Dehors, par la fente des rideaux bleus, on voit trembler les grappes d’argent des vieux oliviers. » 
Plus loin, le visiteur accède à la Chambre espagnole, qui semble s’accrocher à la façade de l’ancienne maison. 
« Ce mirador c’est le petit cabaret, clair comme une lanterne, où se tiennent les congrès des pots de fleurs et que ferment le soir les volets à caissons.
Dans le mur une sainte Thérèse et un cabinet aux vingt tiroirs qu’on ferme à son tour comme un coffre et dont jadis on chargeait la mule quand, de monts en monts, on trottinait vers la ville des Rois. Par terre le dallage de marbre est le frais tapis jeté aux pieds de l’Infante et, autour des murs, derrière une balustrade de laque rouge, montent les paysages nocturnes que j’ai imaginés un jour où j’enrageais de ne pouvoir prendre la route de l’Espagne. » 
La Chambre ornée de Pampres est le symétrique de la Chambre grecque. « Car je compte bien que vous reconnaîtrez là les souvenirs du Palatin et de la Villa Farnèse. Par là débute votre promenade. Puis, s’enchevêtrant dans mille abîmes, le paysage composé se déroule, vous fait grimper des rampes, descendre des paletti, enjamber des ponts sous des linges qui égouttent. » 

La Chambre bleue du Nourmahal et la Chambre verte sont les deux dernières chambres de l’aile ouest. Elles sont d’ailleurs commandées l’une par rapport à l’autre. 
« La chambre bleue du Nourmahal – ainsi que je l’ai appelée, non sans prétention, me direz-vous – inaugure une étape nouvelle de mes nostalgies, qui déjà, deux ans auparavant, dans l’appartement espagnol du Levant, avait inquiété les gens raisonnables. Cette fois c’est l’engouement pour les azulejos qui désormais se déchaîna, provoqué par le réveil d’une fabrique de céramiques, au fond du Borrigo, après un long sommeil. » 
Ferdinand Bac définit la Chambre verte comme l’espace d’un « grand jardin mélancolique » où « tout est calme, d’une solitude solennelle. » On sent poindre une certaine tristesse dans l’achèvement de son œuvre. Il y dévoile tout de même les véritables raisons de son attachement aux fresques. 
« Notre impuissance nous fait peindre aux murs ce que nous n’avons pu édifier, et édifier ce que nous n’avons pu peindre assez bien pour donner l’émotion de la matière. » F. Bac, Les Colombières, 1925.
La Villa des Colombières est avant tout un récit illustré par une succession de composition architecturale. Néanmoins certains éléments de cadrages, des effets dans le niveau du sol, ou encore l’utilisation du vocabulaire architectural, nous laissent penser que Ferdinand Bac a tenté un travail sur l’espace en accord avec notre mémoire collective.

L’EVEIL DES SENS

Ferdinand Bac, dans son ouvrage Les Colombières, rend compte de son travail en se promenant à travers les chapitres et les espaces. Il débute d’ailleurs par l’explication du jardin pour finir par celle de la maison. 
La promenade est un moyen de changer de point de vue pour saisir l’enchaînement des espaces. Chaque illustration du livre est une vue choisie et dessinée par Ferdinand Bac, ce qui lui permet de formuler ses intentions. Il refuse la vue panoramique et privilégie la vue cadrée qui donne à l’espace toute son échelle. Pour la Rotonde, il énonce sa règle principale: « capter la vue et la mettre en cage [...] plus vaste est un horizon, plus grand est son effet, vu dans un espace réduit. » Ici, les arcades végétales servent de cadre au tableau qu’est la ville de Menton. 
Afin de mieux contrôler le regard que le visiteur pose sur un objet, Ferdinand Bac utilise le trompe-l’œil dans le jardin du même nom. 
« Tromper l’œil est un crime toujours récompensé. » dit-il, car l’imaginaire se mêle à l’effet de surprise et ajoute des qualités personnelles à un espace qui ne l’est pas. C’est aussi un moyen de fabriquer de la profondeur par le dessin, en comptant évidemment sur le caractère inné de l’appréciation des distances par l’œil. La profondeur est donc une succession de cadrages en perspective, qu’ils soient réels ou pas. 
« Plus une surface est divisée, plus grande elle devient .» 

D’autre part, Ferdinand Bac a une véritable prédilection pour les couleurs naturelles. Il fait souvent allusion au « safran », au « marbre vert et profond qui a les tons de l’eau glauque des étangs. » Sa palette de couleurs est empreinte directement de son analyse du site. Aux Colombières, il veut mettre en scène le ciel, la mer et les arbres. Il puise donc dans chacun d’eux les tonalités qui les caractérisent le plus. Il s’indigne d’ailleurs de l’utilisation abusive du blanc :
« Depuis plus de quarante-cinq ans, les entrepreneurs, hypnotisés sans doute par les usages d’Alger, avaient fait du Ripolin leur dieu et introduit le blanc cru dans les aspects extérieurs de toutes les habitations. Avec le plâtre et les stucs, ces façons créaient une monotonie crayeuse et aveuglante dans un pays visiblement né pour la couleur. Car, si le blanc joue son rôle utile comme auxiliaire de la propreté, il était devenu, par l’abus excessif qu’on en fait partout, un véritable fléau optique. Ces innombrables cubes qui reçoivent, par surcroît, la réverbération scintillante de la mer sont intolérables à regarder. [...] Il fallait donc chercher la méthode établie par une expérience millénaire du sol, par la logique si limpide de la vie rustique. C’est dans les tableaux de Carpaccio que je trouvai ce badigeon de rouge et, en le comparant au fond des oliviers dont les montagnes sont couvertes à Grasse, j’y découvris leur complément chromique. » .
Ferdinand Bac sait associer son savoir de la couleur, qu’il a maîtrisé au travers de ses voyages, à son profond attachement au sol méditerranéen. « La beauté d’un badigeon (rouge ou ocre) met dix ans à se former. Les eaux, le soleil, finissent par le patiner de telle sorte qu’aucun artiste ne pourrait en imiter artificiellement les nuances et l’imprévu, résultant des interventions naturelles, généralement fort lentes à se produire.
Tout badigeon neuf ressemble à du carton. Il faut donc avant tout respecter ce travail naturel et, en cas de retouches indispensables (pour réparer des fissures par exemple) restaurer ce badigeon exactement comme on restaure les fissures d’un tableau avec un respect semblable.
Une réparation grossière qui ne tiendrait pas compte de ce travail naturel de la patine à travers les années, risquerait de perdre ce pittoresque, formé si lentement.
Il importe aussi de savoir que jamais les grands artistes d’autrefois ne touchaient à un badigeon fait et nuancé par le temps, sans prendre des précautions minutieuses .» 

La lumière fait exister la couleur. La chaleur qu’elle dégage, l’ombre qu’elle génère, donnent une « âme » aux objets. Ferdinand Bac n’hésite pas à se servir des vitraux, comme d’habiles trompe-l’œil qui se jouent des reflets et de la clarté. Voici comment il nous les décrit :
« Aux angles, un tapis de marbre polychrome est disposé sous chaque meuble, mais sur le dallage blanc du centre chemine lentement, dès que le soleil a frappé aux carreaux, la lueur d’un vitrail. Elle arrive en une marche insensible, frôle de son baiser mystique l’aigle du lutrin et la base des colonnes, puis sa coulée, empruntant au ciel son bleu séraphique, traverse l’exergue et monte jusqu’au bord des tuniques bleues, pour y déposer son azur lumineux, l’exalter, enfin pour mourir le long de ces corps de femmes. » F. Bac, Les Colombières, 1925.

La lumière naturelle est très présente dans le jardin du sud de la France. C’est une lumière forte qui brûle le sol, écrasante et blanche en été. Ferdinand Bac apprécie de pouvoir s’en protéger.
Le lieu du Caroubier est celui de l’ombre et du repos. Le promeneur prend conscience d’un certain bien-être, par le contraste des espaces dédiés à la lumière, et de ceux réfléchis pour l’ombre.
Pour rendre hommage à un arbre millénaire, F. Bac imagine un pont couvert d’une pergola pour s’y rendre. Le centre de sa perspective est le caroubier lui-même, qui se transforme en un élément architectural. L’ensemble de la composition est constituée d’un poteau, d’une sous-face lumineuse, et d’un escalier qui monte à un espace cadré, dans lequel se trouve un banc adossé au tronc de l’arbre. Une silhouette se détache en arrière plan comme si elle était l’âme de ce lieu . Ferdinand Bac crée un espace de méditation à l’ombre du soleil du Midi en célébrant ce caroubier dont les racines puisent dans la mémoire du pays.
De plus, il joue sur la réflexion de la lumière sur des surfaces différentes, dans le même esprit que le trompe-l’œil. 
Au lieu-dit du Bassin espagnol, il reprend le thème cher aux jardins méditerranéens de l’escalier aux 100 marches. Il s’agit en fait d’une impasse dans laquelle se joue un spectacle de miroirs orchestré par Ferdinand Bac : « l’allée de la carrière se mire dans le bassin qui orné de balustres, de galeries et de parois teintées de safran, en ont fait un bassin espagnol. » .
L’image réfléchie du jardin dans l’eau, crée la profondeur, rend compte de la perspective, met en valeur la symétrie, et finalement construit l’atmosphère espagnole imaginée par Ferdinand Bac.

La lumière artificielle est aussi un outil de travail pour F. Bac. De façon plus précise dans les espaces intérieurs, il affectionne la lumière mystérieuse des chandelles qui le rapproche de la magie du théâtre. Il explique alors, que le simple fait d’allumer une bougie, fait entrer la nuit à l’intérieur de la maison. Notons ici son désir de faire pénétrer le paysage du jardin dans l’écrin de la villa. 
Après le plaisir des yeux, Ferdinand Bac n’oublie pas de mettre en éveil notre ouïe, notre odorat, et même notre goût.
Le jardin des Colombières est situé dans un lieu exceptionnel qui permet au visiteur d’en apprécier les sons, les odeurs, les textures et les saveurs. En effet, le bruit du vent dans les arbres, le chants des oiseaux, ou encore l’écoulement de l’eau des fontaines composent un environnement sonore apaisant. De même, le parfum des cyprès et du bord de mer, participent à l’ambiance d’un jardin de la Côte d’azur.
Alors, le goût de l’huile d’olives contenue dans les jarres, celui d’un citron ou d’une caroube sucrée, se mélangent à l’image du bassin méditerranéen. Il ne reste plus qu’à contempler le velouté d’une céramique, la sécheresse d’une pierre de la carrière ou encore la fragilité d’une empreinte dans une poterie.
« Et maintenant, adieu! Vous avez contemplé et jugé en deux heures ce que j’ai mis quarante années à méditer et six à achever. Ceux qui suivront feront comme vous. Les uns d’un pas rapide, les autres avec des pauses qui sont le témoignage de leur urbanité. »
F. Bac, Les Colombières, 1925.