LE POUVOIR DE L’IMAGE 


LA REALISATION DE LA PENSEE

Le dépouillement complet des archives, confiées par Mme de Croisset à la Bibliothèque de l’Arsenal de Paris, ne laisse aucun indice capable de supposer que Ferdinand Bac dessine la totalité de son projet avant de passer à la réalisation. En effet, il s’imprègne du site qui lui est confié, pour imaginer au fur et à mesure les transformations que lui inspire certains lieux. 
Lettre de Ferdinand Bac 
à Mme Francis de Croisset.
27 avril 1915
Le Cannet
« …Tout est sur le papier et lorsqu’on est arrivé à l’exécution tout était à réviser !
Voilà ce que c’est que la méthode des architectes de la spéculation ou de la théorie linéaire.
Combien je me félicite d’avoir fait avec vous de l’architecture d’expérimentation, sur place, au « jugé » comme les gens d’autrefois ! Je vois chaque jour la faillite du géomètre et du compas. » 

Ferdinand Bac travaille donc par étapes. D’abord sur un lieu précis, qu’il achève presque complètement, il réfléchit ensuite à la progression de son projet. L’ensemble avance de manière évolutive en fonction des problèmes rencontrés. Il nous l’explique ainsi en 1934 :
« Mon premier devoir avait consisté, non pas à travailler « en chambre » mais avec la nature et le voisinage que m’imposait le paysage. En traçant aux Colombières, en 1920, une grande allée à paletti, à travers une oliveraie millénaire, j’ai avant tout posé comme premier principe la conservation de tous les arbres dignes de se perpétuer. Ce n’est pas chose facile quand soudain la ligne droite – cette ennemie naturelle du caprice géologique – fonce sur un verger dont la plastique affecte la plus délicieuse fantaisie. » 
Une série de croquis expliqués aux propriétaires, puis aux ouvriers, servent de point de départ à la moindre réalisation. Nous savons d’ailleurs que pour le dessin des fresques de la maison, F. Bac donne ses instructions, à l’aide de sa canne, au peintre grimpé en équilibre sur un échafaudage, alors que lui-même reste en contrebas. Les couleurs sont alors choisies et adaptées au fur et à mesure de l’exécution du dessin.

En fait, Ferdinand Bac ne cherche pas à répondre à un modèle du « comment faire pour dessiner un jardin ». Il préfère créer en fonction de son humeur et de ses émotions. Il cultive avant tout son âme d’enfant, comme il nous le rappelle ci-dessous :
« Cet enfant-jardinier, cet innocent, ce fut moi. Je me suis laissé bercer par l’imprévu. J’ai laisser jouer les vents dans mes cheveux et les vagues sur l’écueil qui m’avait hospitalisé. J’ai tout subi, le baiser des muses, le souffle de l’imprévu, les affreuses incompréhensions qui à chaque instant mettent obstacle à nos actes les plus inspirés et les plus féconds.
J’ai travaillé avec les joies et les douleurs et je les ai toutes goûtées dans la diversité de leur saveur. Une bataille ne se gagne pas avec des sourires mais avec mille fois mille blessures.
Cet enfant qui a édifié ces « paradis » qu’a-t-il fait si ce n’est de jouer ? Il a joué avec le ciel, avec la terre, les pierres et les arbres… Et cela fait un tout que personne n’aura l’audace de classer parmi les œuvres, sorties de telle école, de tel temps, de telle mode du moment. » 

UNE ICONOGRAPHIE CHOISIE

Très sensible à la représentation iconographique de son art, Ferdinand Bac surveille toute publication relative à son œuvre de créateur de jardins. Ainsi, les livres publiés sous son nom, tels que Jardins enchantés et Les Colombières, sont entièrement dessinés de sa main.
Pour Jardins enchantés, paru en 1925, F. Bac propose une série de planches en couleurs qui illustrent à chaque page un romancero de quelques lignes. Chaque planche est l’expression d’une histoire à thème, comme le Jardin d’automne, le Torrent rose, ou la Porte aux reflets métalliques. Un dessin très précis, presque naïf s’épanouit dans un camaïeu de cou-leurs proches de la réalité méditerranéenne. Les ocres, les verts Véronèse, ou les bleus outremer s’harmonisent tout en établissant des contrastes et des hiérarchies dans le dessin. 
Les rochers ocre-rouge derrière le Belvédère se détachent avec force du bleu-gris de la mer. 
Jardins enchantés est un peu un idéal en matière d’art des jardins puisque Ferdinand Bac construit son livre sur des historiettes utopiques. Il est d’ailleurs révélateur de reconnaître dans ce volume, des dessins des Colombières traités en polychromie.
Quant à l’ouvrage des Colombières, édité à compte d’auteur, il nous présente des planches illustrées par F. Bac, monochromes en dégradé, peut-être par manque de moyens. 
Par exemple, sur une tonalité dominante de safran, Ferdinand Bac exécute un dessin dans un camaïeu d’ocres et jaunes, qui aplatit complètement les effets de profondeur. Même si nous pouvons supposer que cette sensation est au départ involontaire, il n’en résulte pas moins une confusion entre la réalité et la fresque peinte, toutes les deux représentées sur le même plan. 
Cette technique définit l’art du trompe-l’œil : nous ne discernons plus si ce que nous voyons est une vue à travers une fenêtre ou plutôt une peinture encadrée par une maçonnerie.

Non seulement Ferdinand Bac joue avec notre imagination par des mises en perspectives contrôlées, mais en plus il utilise un nuancier de couleurs proches de celles de la terre, des arbres et du ciel afin de nous mettre dans l’ambiance de son jardin et de sa villa. Le texte est là pour nous indiquer les odeurs, les textures et les harmonies.
Ferdinand Bac aime s’investir dans la recherche de publication de ses œuvres dans des revues comme l’Illustration.
Le plus souvent, il tient à écrire l’article en l’illustrant par ses dessins, toujours polychromes, qui traduisent le mieux possible son travail. Ses articles traitent de ses activités en tant que créateur de jardins. Il les accompagne de chromatographies, telles que celles de Compiègne, de la Villa Croisset ou des Colombières. Ces dessins sont souvent issus de peintures à l’huile que Ferdinand Bac effectue sur place.
Parfois, comme pour l’article de l’Illustration de Noël 1922, la revue exige un artiste comme M. Lambert pour toute l’iconographie. Ainsi, F. Bac propose l’aquarelliste et peut lui faire part de ses intentions plastiques. Pour la Villa Fiorentina, nous re-trouvons très bien les cou-leurs chaudes et italiennes qu’il a employé.


Lettre de Ferdinand Bac 
à Mme Francis de Croisset.
Villa Cynthia, 
Chez M. le Marquis de Rabar
Cap Martin, 28 mars 1921
« …L’Illustration désire publier des images en couleur de différents sites de la Provence et notamment de la Villa Croisset. Je lui ai proposé un architecte M. Lambert car M. Bachet veut que ces croquis soient relevés par un architecte-aquarelliste. » […]
Votre humble Hortensius

Au début du siècle, les revues sont friandes de photos, plus réalistes à leur goût que certains dessins, et surtout plus à la mode.
Ferdinand Bac contrôle alors l’accès aux propriétés afin de dévoiler au photographe les lieux les plus révélateurs de ses projets. Il n’hésite pas à poser devant la Rotonde et l’Obélisque de la Villa des Colombières, pour l’article du Monde Illustré, du 9 janvier 1932. Cette mise en scène théâtrale de l’artiste devant son œuvre traduit effectivement la fierté de F. Bac pour sa réalisation. Nous noterons son élégance caractéristique : chapeau, canne, cape et gants, de style NapoléonIII .

JARDINS ENCHANTEURS

La passion de Ferdinand Bac pour la peinture et le dessin, est indéniable. Son trait de crayon est très précis dans sa mise en place. Le relevé d’architecture qui apparaît sur chacune des planches, peut même amplifier une certaine naïveté du graphisme. Notons que, le dessin est sou-vent et volontairement modifié. Une pro-portion ampli-fiée entre les éléments de décoration peut d’ailleurs perturber le visiteur lors de sa confrontation avec la réalité. L’image ci-dessus représente la rotonde des Colombières, où les arcades de cyprès sont dessinées avec soin, moins imposantes qu’en réalité.
Nous pouvons penser que ses « anomalies » sont une action réfléchie par F. Bac pour traduire ses intentions de hiérarchie entre les espaces.
L’art du trompe-l’œil, est pour Ferdinand Bac un moyen de troubler le regard de ses visiteurs, aussi bien par les fresques intérieures de la Villa des Colombières, que sur les céramiques extérieures dans le jardin. Non seulement l’œil du promeneur est attiré par le réalisme du graphisme, mais en plus, le regard du lecteur, feuilletant l’ouvrage Les Colombières, est abusé par une représentation identique de la réalité du jardin, et de l’irréalité des fresques. « Tromper l’œil est un crime toujours récompensé. » F. Bac, Les Colombières, 1925.
Cet intérêt pour l’art de l’illusion en-traîne Ferdinand Bac dans un jeu pictural, en référence à l’antiquité. Il s’agit alors d’un piège visuel où doit se perdre l’imagination de chacun. La profondeur existant par une succession de cadrages réels ou non, il met son projet en perspective et compte sur l’appréciation innée des distances par l’œil. 
« Plus une surface est divisée, plus grande elle devient . » F. Bac, Les Colombières, 1925.
Les fresques murales de la Villa des Colombières vont donc permettre à F. Bac de représenter le Bassin Méditerranéen dans des compositions totalement utopiques, et traduisant dans chaque salle, l’âme d’un pays.

Afin de mieux contrôler le regard que le promeneur pose facilement sur un objet unique, F. Bac utilise le trompe-l’œil en céramique dans le jardin. L’imaginaire se mêle à l’effet de surprise et ajoute des qualités personnelles à un espace qui ne l’est pas forcément. En effet, l’émotion née de la contemplation de l’œuvre, et participe à la découverte de l’ensemble. 
En fait, la céramique ressemble plus à un tableau inséré dans une niche, qu’à une véritable illusion optique, comme peuvent l’être les fresques intérieures de la Villa des Colombières. Cela ajoute au jardin de la couleur et une autre texture lisse et brillante.
D’autre part, Ferdinand Bac installe dans ses projets des sculptures qui ponctuent l’espace de façon à se référer au thème général. Essentiellement des bustes de personnages célèbres, tels que Néron ou Hadrien, ou des faunes dansants à l’antique, les sculptures sont souvent le centre d’une perspective à qui elles donnent leur nom. Les bustes affirment d’ailleurs toute l’admiration que peut avoir Ferdinand Bac pour ces grands Hommes. 
L’utilisation du bas-relief est plus rare, mais il a un peu la même valeur qu’un tableau en céramiques. 
Si la céramique fait penser aux mosaïques romanes, l’art des bas-reliefs nous rappelle plutôt les patios décorés des villas grecques. Installés dans de petites niches, ces éléments de décor créent alors une sorte de temples de dévotion en l’honneur des dieux.
Finalement, l’œuvre de Ferdinand Bac est marquée par l’utilisation répétée d’éléments caractéristiques architecturaux.
Le thème des arcades comme une référence explicite au bassin méditerranéen, est largement présent dans les dessins des Colombières de F. Bac. Il fabrique alors dans le jardin, une arcade végétale à l’aide de cyprès cintrés, en l’opposant un peu plus loin à l’arche massive du pont du Caroubier.
Ces « fenêtres courbes » qui permettent une mise en abîme de l’espace, semblent également installer une mise en abîme du temps, toujours en rapport avec l’antiquité.


Arcades en positif et en négatif…

L’eau est très présente dans le jardin méditerranéen, pour sa fraîcheur et sa musique reposante.
Ferdinand Bac aime traiter dans ses dessins, les surfaces lisses des bassins. 

Jeux d’eau et effets de miroir…

Il compose de grandes perspectives qui se reflètent dans une symétrie parfaite sur des miroirs d’eau.
Lorsque l’on analyse l’ensemble des dessins de Ferdinand Bac sur les Colombières, on s’aperçoit que chacun d’entre eux cache une poterie. Du pot de fleurs du jardinier, à l’amphore romaine contenant de l’huile d’olive, le thème récurrent des poteries méditerranéennes, est donc bien une volonté du créateur. 

Poteries méditerranéennes… 

L’imagerie de Ferdinand Bac joue avec l’imaginaire du lecteur. Par la qualité du dessin, F. Bac compose une ambiance et dévoile ses intentions en matière d’art des jardins. Il nous propose ainsi un enchantement capable de maintenir le lecteur, et plus tard le visiteur, sous le charme des lieux.