LA RICHESSE SPATIALE POUR BUT


Ferdinand Bac pense l’Art des jardins comme il peut penser l’Architecture. Fort de ses convictions, il aime travailler l’espace qui lui est offert en accord avec ses références culturelles. La flore naturelle, le savoir-faire artisanal, l’emploi d’édifices d’ornement italiens, ou encore l’utilisation de matériaux régionaux, contribuent à la réalisation de ses rêves intellectuels. 



LA FLORE NATURELLE LOCALE

La flore naturelle est l’expression même du site et de son histoire. Par l’élément végétal, Ferdinand Bac tient à rappeler au visiteur les qualités et la spécificité d’un lieu. Les courbes de la côte méditerranéenne sont d’ailleurs suffisamment riches en botanique pour ne nécessiter aucun ajout de plantes exotiques. C’est cette richesse qui est la meilleure mise en valeur de l’architecture. A ce titre elle doit être une préoccupation majeure de l’art des jardins et de la mise en perspective architecturale. 
« En travaillant avec cette sensibilité méditerranéenne nous avons essayé aussi de mettre d’accord les lignes avec le paysage ; d’ouvrir les regards sur lui, de chercher la complémentaire de cette grisaille argentée et frémissante qui couvre les contreforts des chutes alpestres. En restituant à ce pays sa flore naturelle, ses cyprès, ses pins parasols, ses lauriers, ses chênes verts, j’ai essayé de rendre à l’architecture son complément naturel, le décor dans lequel si longtemps elle avait prospéré et trouvé sa raison d’être en face du Monde. » 

Même si pour les touristes des années 1920, le palmier représente certainement le symbole végétal de la Riviera française, il ne faut pas oublier que celui-ci n’est qu’une intrusion dans la flore naturelle méditerranéenne. Le cyprès, conifère majestueux et résistant à la sécheresse estivale, devient donc pour Ferdinand Bac un élément indispensable à l’esthétique de ses jardins. Notons d’ailleurs qu’il n’hésite pas à en faire une description métaphorique utilisant le vocabulaire architectural antique, comme s’il voulait préciser que le cyprès a autant de valeur dans un jardin de la Côte d’Azur qu’une colonne grecque dans un temple :

« Pour finir, je voudrais prononcer devant vous une plaidoirie en faveur du cyprès que nous avons relégué au cimetière pour être bien sûr qu’il ne revienne plus. Pourtant, au plus loin de l’antiquité, il garde le seuil des temples et des portiques qui s’ouvrent sur la gloire humaine. Sa colonne millénaire se dresse vers le ciel. Depuis son berceau persan jusqu’à nos ravins sauvages, derniers survivants des temples pastoraux, nous les rencontrons aux lieux qui ne sont pas encore lotis. Ceux-là, on les appelle « les cyprès des pauvres » parce que, les plus beaux de tous, ils ont grandi dans la solitude et dans le dédain des calmes vallées. Si ceux qui les ont bannis des villes savaient ce qu’ils ont exilé, s’ils se doutaient de quelle beauté souveraine ils ont dépouillé leur propre terre, ils comprendraient le tort qu’ils ont fait à l’âme des jardins. Les temps ne sont-ils pas venus où cet arbre immortel devra faire sa rentrée dans les belles cités de Dionysos et jalonner ce qui reste de ce rivage. » .

D’autre part, Ferdinand Bac définit plutôt un jardin par ses arbres que par ses fleurs. Il regrette en celles-ci leur côté éphémère. Autant un arbre évolue avec les saisons, change parfois de couleur, vieillit et s’étoffe, autant une fleur met du temps à exister, ne s’épanouit que quelques jours pour finalement mourir aussi vite :
« La plupart des gens font des fleurs la principale préoccupation et parfois l’intérêt unique de leur jardin. C’est dans cet engouement que s’est réfugié ce qui demeure de sentimental et de « romantique » dans les âmes modernes.
Parfois aussi il est l’expression d’un penchant botanique donc scientifique. Mais où sont alors les jardins qui avaient appelé tous les arts à collaborer avec le jardinier ?
Il faut comprendre ce penchant chez les personnes ayant des notions insuffisantes de la beauté d’un jardin et des éléments, étrangers à la flore, mais appelés pourtant à lui donner une qualité supérieure. La fleur est le supplément « l’article additionnel » mais non la seule raison d’un jardin. On peut le prouver par ces seuls mots : Il y a de très beaux jardins, des jardins illustres sans une seule fleur. Les fleurs sont un complément tout à fait éphémère, la joie de quelques jours. Le jardin vit, survit aux fleurs. Il existe par sa propre beauté. […]
[…] L’abus des fleurs n’est nullement ce sentiment exquis et poétique qui embellit nos maisons. C’est une manière de dire : « voyez comme je suis riche ! » On veut étonner, parfois même accabler le voisin, le rendre jaloux, lui faire envie et jouir secrètement de cette envie. Il en est de même pour tout ce qui est de trop dans un jardin. Il ne reste plus d’espaces vides. Tout est « enrichi » comme dans certaines églises espagnoles où il ne reste pas un centimètre sans ornement. » F. Bac.


LES FABRIQUES

Une fabrique ressemble un peu à une miniature en plein air. Cette « cabane du jardinier » réveille facilement dans l’imagination du promeneur des souvenirs d’enfance, associés à une odeur d’écorce ou à l’humidité d’un sous-bois. Ainsi, une fabrique est un lieu de vie qui participe à l’élaboration du jardin pour Ferdinand Bac.
« Ces ponctuations lapidaires, nos pères les appelaient des fabriques, des casinos. Que ces noms charmants sonnaient donc gaiement à leurs oreilles. Pour eux, une fabrique était un lieu ravissant, parfumé et silencieux, où les amoureux se donnaient rendez-vous, et si vous leur aviez demandé ce qu’ils entendaient par casino, ils eussent peut-être répondu : « Messieurs, les jeux sont faits ! » mais c’était les jeux de l’amour et du colin-maillard.
Oui, madame, les fabriques, jadis étaient une suite de petits temples où l’on prenait des collations. On y dansait, on y jurait de s’aimer toujours et on se quittait le lendemain en « versant des torrents de larmes ». Ainsi mêlées au guignol des cœurs, ces fabriques avaient des paresses, ces casinos avaient des silences qui, parmi d’autres avantages, ne sont plus les vertus principales de ceux d’aujourd’hui. » F. Bac, L’Ame des jardins, 1926.

C’est grâce à cette sensibilité que Ferdinand Bac découvre le plaisir de remettre à l’honneur les fabriques. Il s’agit alors pour lui de créer des espaces d’intimité où l’on peut admirer un paysage, ou profiter de l’arôme d’une fleur de romarin.
« Il était réservé à ma fantaisie, cette frivolité de la dernière heure, de remettre en circulation ces vieilles fabriques, ces pièces démonétisées. En parlant de l’âme des jardins, je dois, avec M. de Voltaire, leur rendre hommage, car c’est de cet élément, associé à la botanique, que cette âme est faite, autant que de fleurs et d’arbres qui sont leurs compagnons. » F. Bac, L’Ame des jardins, 1926. 

Une fabrique apparaît donc comme un élément architectural complètement intégré au vocabulaire des jardins. Elle est un repère pour le promeneur tout en étant le lieu de la contemplation.


LES MATERIAUX

Par manque d’informations sur l’ensemble des créations de Ferdinand Bac, nous n’étudierons seulement que les matériaux utilisés dans la propriété des Colombières, sur laquelle la restauration actuelle nous permet d’avoir des indices sérieux.
Ferdinand Bac exerce son métier de créateur de jardins dans une période de crise politique et économique. Son manque de formation en matière de construction, la pénurie de matériaux de qualité, et l’absence d’ouvriers qualifiés, ne favorisent pas l’exécution du projet.
Lettre de Ferdinand Bac à Mme Francis de Croisset.
Fleury par Perthes s.m.
5 août
Ici partout est arrêté et impossible ! Aucune main d’œuvre, pas l’ombre de matériaux ! Des exigences formidables. Un bûcheron 14 fr. à Versailles ! » […]
Votre Hortensius

Ce qui frappe le plus le promeneur en visite à Menton, est certainement la couleur rouge de la maison. F. Bac prend un soin particulier à la fabrication de la couleur et de la texture de l’enduit, appelé aussi badigeon.
« La beauté d’un badigeon (rouge ou ocre) met dix ans à se former. Les eaux, le soleil, finissent par le patiner de telle sorte qu’aucun artiste ne pourrait en imiter artificiellement les nuances et l’imprévu, résultant des interventions naturelles, généralement fort lentes à se produire.
Tout badigeon neuf ressemble à du carton. Il faut donc avant tout respecter ce travail naturel et, en cas de retouches indispensables (pour réparer des fissures par exemple) restaurer ce badigeon exactement comme on restaure les fissures d’un tableau avec un respect semblable.
Une réparation grossière qui ne tiendrait pas compte de ce travail naturel de la patine à travers les années, risquerait de perdre ce pittoresque, formé si lentement.
Il importe aussi de savoir que jamais les grands artistes d’autrefois ne touchaient à un badigeon fait et nuancé par le temps, sans prendre des précautions minutieuses.» 
Une fois de plus, F. Bac prend la peine de nous expliquer l’importance de la nature dans le processus de vieillissement des édifices. C’est elle qui fabrique l’histoire et la valeur des choses.
En ce qui concerne la construction proprement dite, Ferdinand Bac utilise des briques assemblées par un ciment médiocre à base de chaux. Par ce procédé, il exécute l’agrandissement de la Villa des Colombières, l’ensemble des fabriques et les escaliers extérieurs. Sans doute par manque de moyens, tous les édicules sont seulement posés sur le sol. Dans une région sismique telle que Menton, nous nous rendons compte rapidement que l’absence de fondations n’aide pas à la pérennité du projet.
Pour les éléments de décor, F. Bac fait confectionner des poteries en forme de balustrades italiennes, qu’il remplit de ciment après les avoir armées grâce à une tige d’acier. Cette technique donne l’illusion du stuc, ou même de la pierre de taille dans certain cas. 
En fait, le béton n’est quasiment pas utilisé si ce n’est pour des éléments moulés comme un obélisque ou un banc par exemple. Nous constatons ainsi que Ferdinand Bac ne recherche pas l’exploit technique mais plutôt la réalisation d’un espace dans ses trois dimensions. Cela contribue d’autant plus à la création des ruines qu’il affectionne tant.
Le dernier matériau auquel F. Bac tient beaucoup, est la céramique. Le moindre muret propice à recevoir les mains du visiteur ou une assise, est recouvert de carreaux assortis à la couleur rouge de la maison. Il s’agit donc d’un matériau noble qui absorbe la chaleur du soleil et la diffuse en fin de journée. D’un toucher particulier, la céramique participe à l’émotion de la découverte d’un jardin.
D’autre part, l’art de la céramique permet à Ferdinand Bac d’exprimer son art pictural. Beaucoup mieux adaptée que de la peinture en plein air, la céramique garde son aspect brillant et ses couleurs vives plus longtemps. 
« C’est ainsi que je fus amené à rénover, en cours de route, une céramique de l’art des jardins qui souvent fut employée sans discernement, un peu à la manière des enfants qui piquent des cailloux dans une galette. La céramique est un art merveilleux qui demande à être honoré ici parce que c’est un art de plein air et par conséquent adapté à l’architecture des jardins. »
F. Bac, Rénovation de l’Architecture Méditerranéenne, 1934.