INTRODUCTION

 

 

La maturité de Ferdinand Bac (1859-1952), s’épanouit dans le climat intellectuel des années 1900 et de la Belle Epoque. Retracer sommairement les grands moments de l’histoire de l’art des jardins contribue donc mieux comprendre son environnement culturel.

En 1820, Gabriel Thouin publie un ouvrage intitulé Plans raisonnés de toutes les espèces de jardins, dans lequel il énumère des styles et des typologies de jardins du XVIIIème siècle. Il y répertorie des fabriques, des fausses ruines, des chinoiseries ou encore des fontaines. La tradition paysagère veut qu’à cette époque, le jardin soit traité comme une succession de tableaux, ponctués d’élé-ments décoratifs et pittoresques.

Ce dictionnaire est un catalogue précis et exhaustif qui permet à l’artiste de choisir ses éléments de décor.

Plus tard, Jean-Charles-Adolphe Alphand, se distingue par sa création de grands parcs paysagers publics, dans Paris. Le parc des Buttes-Chaumont (1864-1867), devient le jardin collectif de la bourgeoisie régnante. Destiné à embellir la ville, il est dédié à la promenade et aux jeux d’enfants. Des parcours sinueux offrent au promeneur la vue de scènes pittoresques, axées sur le matériau végétal, de plus en plus gagné par la présence de plantes exotiques.

Vers 1900, Henri Duchêne, et son fils Achille, sont célèbres dans l’Europe entière, grâce à leurs reconstructions de jardins des siècles passés. Il ne s’agit pas uniquement d’une restauration du patrimoine. C’est une production au sens formel, de périodes choisies de l’histoire. Nous verrons ultérieurement dans notre étude, que Ferdinand Bac n’est pas très éloigné de cette réflexion qui tente d’interpréter le passé pour fabriquer un présent.

 

 

Au début du XXème siècle, le " modernisme " impose la géométrie de formes simples, en opposant le plus souvent le blanc et le noir dans la représentation. Le jardin devenu trop coûteux dans la période de l’après-guerre, diminue alors en superficie. Le Corbusier va même jusqu’à changer son niveau, en le déplaçant sur le toit.

Pour André Véra, le végétal sert à adoucir la maçonnerie recouverte de chaux blanche, et à composer ses jardins réguliers. J. C. N. Forestier, propose quant à lui, un jardin presque sans fleur, où l’architecture est prédominante (passage voûté, pergola, terrasse et escalier).

 

Ferdinand Bac achève le jardin des Colombières lorsque se déroule l’Exposition Internationale des Arts décoratifs de 1925. Cet événement culturel, dévoile au public, l’avant-gardiste Gabriel Guévrékian. Son jardin d’eau et de lumière est composé dans un triangle, lui-même clôturé par un rideau de millier de petites facettes colorées et triangulaires. L’ensemble s’articule autour d’une fontaine centrale, dont le fond contrasté du bassin est peint par Robert Delaunay. Ce jardin cubiste révèle une forte inspiration orientale, ainsi qu’une vraie recherche sur les effets d’optique.

Le vicomte Charles de Noailles, malgré la mauvaise critique parue dans la presse, demande alors à G. Guévrékian de lui réaliser un jardin pour sa villa de Hyères, dessinée par l’architecte Robert Mallet-Stevens.

Mallet-Stevens propo-se également, à l’Expo-sition Internationale des Arts décoratifs, un jardin minéral, aux arbres géo-métriques en ciment. Proches des constructions publiées par l’Esprit Nouveau, ces arbres ont beaucoup choqué l’opinion publique, mais aussi Ferdinand Bac. Voici ce qu’il écrit dans La Revue des deux mondes en 1925 : " Tout ne sera donc pas changé dans le royaume de l’avenir, et tous les arbres ne seront donc pas en ciment, affectant la forme de batteuses pétrifiées. ".

En fait, l’exposition met surtout à l’honneur le jardin méditerranéen. Le pavillon des Alpes-Maritimes est l’édifice le plus apprécié du public, selon les écrits des commentateurs dans les guides touristiques de l’époque. Réalisé par Ch. et M. Delmos et Lavergne, il reprend le vocabulaire du jardin de la Côte d’Azur. Ferdinand Bac acquiesce bien sûr à cet engouement général par ces quelques mots :" Dans les jardins des Alpes-Maritimes, j’ai salué le soleil de la Côte d’Azur. Si l’on peut ne point aimer ce nom, on peut aimer la chose. Les couleurs et les formes nous accueillent avec le sourire de la Méditerranée et il faut aussi louer la sagesse des organisateurs d’avoir rendu accessible à la poussée des foules cette pergola, ce fragile dallage de débris de marbre, ce charmant jouet de jour de l’an pour grands enfants, car tout cela n’est point fait pour l’usage mais pour les yeux."

Il faut souligner que J. C. N. Forestier a déjà présenté en 1920, dans son recueil intitulé Jardins, un historique des jardins méditerranéens. Il y définit des modèles de treilles et de terrasses, inspirées de villas rustiques romaines.

 

Au même moment, de Nice à Menton, de superbes villas avec jardin sont construites par les plus grands concepteurs. Les nouveaux créateurs de jardins tels qu’Edith Wharton, Lawrence Johnston, Charles de Noailles ou Ferdinand Bac, rivalisent avec les artistes tels que Vicente Blasco-Ibanez, Francis de Croisset ou Maurice Maeterlinck, et les professionnels comme Achille Duchêne, Harold Peto, J. C. N. Forestier ou Octave Godard. Ensemble, ils contribuent à l’invention des nouveaux jardins méditerranéens.

Récemment, MM. Boursier-Mougenot et Racine définissent avec justesse ce que représente encore aujourd’hui cette côte méditerranéenne :" Ni Italie, ni Provence, la Côte d’Azur offre l’espace intermédiaire favorable à une création qui se réclame des deux influences. " E. Boursier-Mougenot et M. Racine, Jardins de la Côte d’Azur, 1987.

Les riches Anglais s’installant dans la région, adaptent leur sensibilité selon le caractère local. Ainsi, la terrasse, ancien espace de propreté de la bastide provençale, devient une pièce à ciel ouvert où le soleil joue avec les ombres d’une treille. La pergola permet, quant à elle, une référence à la Renaissance italienne. L’utilisation de grands axes, tels que les escaliers, les allées et les chemins d’eau, est appréciée depuis la redécouverte de la symétrie dans les années 1920. Ces nouvelles perspectives se projettent alors sur des bassins, devenus des surfaces-miroirs. La pente du terrain, contribue à descendre de manière formelle, jusqu’à la mer.

 

Ferdinand Bac, riche de cette culture artistique, attend ses 50 ans pour tenter à son tour d’imaginer et de créer son jardin.

C’est d’abord la complexité de son environnement intellectuel, qui nous donne matière à réfléchir sur ses choix esthétiques et à sa réflexion sur l’espace.