FORTUNE CRITIQUE
« Si j’ai tracé les jardins avec les principes d’un urbanisme qui se trouve déjà dans la conception des cathédrales :Une grande voie centrale, allant aux limites d’un domaine pour créer l’infini, et une suite de compartiments latéraux pour créer l’intimité, j’ai imposé à l’Intérieur l’obligation d’offrir la sensation du dehors, et à l’Extérieur, l’impression de prolonger la maison. C’est une conception parallèle, joignant les deux pôles de notre vie. Par les fresques et les céramiques, les murs disparaissent pour donner l’illusion du lointain et de la liberté. Autour de la demeure, les géométries continuent celles du logis. C’est sous le ciel comme une suite de couloirs, de vestibules, d’escaliers, d’architectures compartimentées dans lesquels la Nature s’est laissé capter pour jouer le même jeu, pour se prêter aux mêmes fantaisies. Ainsi les paliers et les allées des jardins sont – par une complaisance consentie – encore un peu la maison, conçus dans le même principe urbain. »
F. Bac, Rénovation de l’Architecture Méditerranéenne, 1934.
Ferdinand Bac, en tant qu’amateur éclairé sur l’art des jardins, prouve de lui-même sa grande capacité à imaginer un paysage et une architecture. Il utilise ses connaissances sur l’Italie, et avec modestie, il parvient à créer de véritables jardins méditerranéens dont il définit plus tard la théorie par écrit.
Malgré un éloignement apparent du mouvement moderne et de ses architectes, Ferdinand Bac tente lui aussi de ré-interpréter la notion d’espace architectural, avec une certaine modernité. Sa liberté intellectuelle et sa grande érudition, lui permettent alors de construire son opinion. Son travail sur la vue, la justesse de ses perspectives, l’émotion qu’il arrive à faire naître dans ses jardins, sont certainement les témoins d’une réflexion qu’il a développée au fur et à mesure de ses expériences sur le terrain.
Tel un architecte, Ferdinand Bac pense son projet à partir d’une idée directrice. Souvent guidée par l’histoire du lieu dans lequel il intervient, elle lui permet de générer des espaces. Saint-François d’Assise lui inspire une chapelle à la Villa Croisset, l’Espagne définit les jardins clos de la Villa Fiorentina, l’histoire de la royauté française lui permet de dessiner les jardins de Compiègne, et la Villa Hadriana lui suggère le plan des Colombières.
A partir de là, Ferdinand Bac travaille sur la nature des sentiments qu’il veut mettre en valeur dans des lieux particuliers. La présence d’un arbre exceptionnel lui donne par exemple, les moyens de créer une ambiance. Cette ambiance, mélange d’émotion et de perceptions, dévoile alors la sensibilité du visiteur.
Intimité ou infini, tout n’est que contraste entre les espaces. C’est la diversité des sensations qui fabrique la richesse d’un jardin et d’une architecture. Le trompe-l’œil, la vue cadrée, une promenade paysagère… sont alors des moyens capables d’exciter l’imaginaire.
De plus, le site naturel est pour Ferdinand Bac le point de départ de toute approche intellectuelle. Ainsi, le lieu est définit par sa texture, ses couleurs, ses odeurs et ses sonorités. S’imprégner de la nature, permet de mieux la dompter, tout en la mettant en valeur. Le rapport au sol est pour Ferdinand Bac plus qu’une emprise parcellaire : il est une liaison entre la maison et le jardin, entre le ciel et la mer.
Luis Barragan, encore jeune architecte mexicain, venu à Paris, pour visiter l’Exposition Internationale des Arts décoratifs de 1925, découvre par hasard les jardins de Ferdinand Bac. Intrigué, il cherche à en savoir plus et se procure les livres Jardins Enchantés et Les Colombières. C’est pour lui une révélation.
« And it was Bac who aroused in me the desire of landscape architecture. He said : « […] that is, the ambition to express through matter a common sentiment in many men and women in search for a contact with nature, through creating a place to rest, of pleasant serenity ». So we see it is a [necessary] condition for a garden to connect serenity with joy. There is no other better expression of vulgarity than a vulgar garden. Gardens, to me should be poetic, mysterious, bewitching, serene and joyous. »
« Et ce fut Bac qui éveilla en moi le désir du paysage. Il dit :
« […] ceci a pour ambition d’exprimer à travers un sentiment commun à beaucoup d’hommes et de femmes, la recherche d’un lien avec la nature, en créant un lieu de repos, de complète sérénité ». Ainsi nous voyons que c’est la condition [nécessaire] pour qu’un jardin soit le lien entre la sérénité et le bonheur. Il n’y a pas une meilleure expression de la banalité qu’un jardin quelconque. Les jardins pour moi, devraient être poétiques, mystérieux, ensorcelants, sereins et pleins de joie ». Luis Barragan, Landscape Architecture, 1982.
De retour en Europe vers 1931, il visite enfin les Colombières et retrouve certainement dans ce jardin tout ce qui fait son ambiance.
La maison Cristo à Guadalajara en 1929, offre à Barragan l’occasion de travailler sur les arcades, les ocres, et la céramique. Son travail exceptionnel sur la couleur, n’est d’ailleurs pas sans rappeler les propos de Ferdinand Bac sur le badigeon. Il recherche à son tour des textures, des ombres, et des formes. C’est sans doute grâce à cette analyse formelle qu’il réussira plus tard à concrétiser sa pensée dans un jeu de parois colorées en accord avec la sensibilité du site.
Ferdinand Bac était un véritable « Homme du Monde ». Il connaissait la société intellectuelle de son époque, il voyageait à travers elle, et en cela, il l’a influencée. Peut-être un peu en retrait des grandes figures artistiques des années 1920, il n’en fut pas moins quelqu’un de très admiré et dont on appréciait la compagnie.
Persuadé qu’il serait un jour reconnu pour son œuvre, il n’oublia pas de laisser à notre disposition, tel un clin d’œil à l’avenir, les documents nécessaires à cette étude. Ce mémoire a donc essayé de mieux comprendre l’homme, de trouver l’inspiration de l’artiste et de mettre à l’honneur le grand créateur de jardins qu’il était.