DE LA POESIE A LA LITTERATURE

 

L’ABBE JACQUES DELILLE

Très tôt, Ferdinand Bac est influencé par ses lectures, comme celles de l’œuvre poétique de l’Abbé Jacques Delille. Delille est un poète français de la deuxième moitié du XVIIIème siècle. Il est d’abord reconnu pour son adroite traduction des Géorgiques de Virgile en 1769.

F. Bac a vraisemblablement une connaissance intime de l’œuvre de Virgile, dont il mentionne l’auteur à de nombreuses reprises dans ses articles comme " L’Art des jardins ", paru dans la Revue des deux mondes en 1925 : " Alors un vers de Virgile n’était plus une pédanterie, mais un air de flûte attendant le promeneur solitaire au fond d’un bocage ou au bord d’un cours d’eau. " A cette occasion, il souligne son engouement pour l’antiquité, mais aussi pour ce rêve commun à Virgile, d’une " certaine " vie rurale. " Créer un jardin prospère sur un site difficile ", (Livre IV, Les Géorgiques), est un idéal qui peut correspondre assez bien à l’esprit créatif de Ferdinand Bac.

 

L’Abbé Delille est également l’auteur d’un recueil de poèmes intitulé Jardins et daté de 1782. C’est dans cet ouvrage que les poètes de la génération de 1820 apprennent les rudiments de leur métier. Pour F. Bac il s’agit d’un livre de référence (cf. L’Ame des jardins, 1926). Un extrait du Chant I des Jardins nous apparaît d’ailleurs comme une belle définition, laquelle aurait pu être écrite par F. Bac :

" Moins pompeux qu’élégant, moins décoré que beau,

Un jardin, à mes yeux, est un vaste tableau.

Soyez peintre. Les champs, leurs nuances sans nombre,

Les jets de la lumière, et les masses de l’ombre,

Les heures, les saisons, variant tour à tour

Le cercle de l’année et le cercle du jour,

Et des prés émaillés les riches broderies,

Et des rians côteaux les vertes draperies,

Les arbres, les rochers, et les eaux, et les fleurs,

Ce sont là vos pinceaux, vos toiles, vos couleurs. "

Jardins, 1782.

 

Delille utilise ici une métaphore emprunte au vocabulaire du peintre, comme pour expliquer la recherche intellectuelle d’un créateur de jardins. Cette description paysagère traduit parfaitement la notion de pittoresque, chère à Ferdinand Bac. (consulter note 9)

Plus tard, en 1805, Delille traduit le Paradis Perdu de John Milton. Cette œuvre, riche en enseignement est certainement familière à Ferdinand Bac. En effet, la citation qui suit n’est pas sans rappeler le travail de celui- ci en tant que créateur de jardins :

 

" Nous entrons, il est temps, sous de plus gais ombrages.

L’Architecture encore au fond de ces bocages

M’attend, pour les orner d’édifices charmants.

Ce ne sont plus du deuil des tristes monuments ;

Ce sont d’heureux réduits, qui parmi la verdure

Offrent sous mille aspects leur riante parure.

Mais j’en permets l’usage, et j’en proscris l’abus.

Bannissez des jardins tout cet amas confus

D’édifices divers, prodigués par la mode,

Obélisques, rotonde, et kiosque, et pagode,

Ces bâtiments Romains, Grecs, Arabes, Chinois,

Chaos d’architecture, et sans but, et sans choix,

Dans la profusion stérilement féconde

Enferme en un jardin les quatre parts du monde. "

Paradis Perdu, extrait du Chant IV,1667.

 

 

L’utilisation des fragments architecturaux et inspirés de différents pays, est une pratique que Ferdinand Bac apprécie depuis sa visite de la Villa Hadriana. Son talent est d’ailleurs de savoir mettre en valeur ces éléments, réunis autour d’un même thème : la Méditerranée. Il ne s’agit plus d’une juxtaposition d’œuvres disparates mais d’une composition savante autour d’un site.

 

 

ERNEST RENAN

 

Jeune homme, Ferdinand Bac est un grand admirateur d’Ernest Renan (1823-1892) dont il suit les cours et qu’il rencontre personnellement à plusieurs occasions. Il appartient à cette génération des jeunes gens qui ont vingt ans en 1880, et qui sont connus pour avoir été les plus sensibles à la prose de E. Renan.

Auteur à la mode, Renan n’en est pas moins un grand idéaliste qui, pour ses contemporains, ne laisse pas le scepticisme des autres envahir ses certitudes. Ses portraits (Jésus, St-Paul, Néron…) sont paraît-il, plus ou moins imaginés, mais le reste de son œuvre traduit son adresse à rendre l’âme d’un personnage. Il célèbre ainsi de façon remarquable la Grèce Antique, qui pour lui a réalisé une harmonie parfaite entre la beauté, la raison et le sens du divin. Les ouvrages qui ont le plus marqué Ferdinand Bac sont certainement La Prière sur l’Acropole et le Prêtre de Némi.

Nous comprenons aisément l’attachement de F. Bac pour un tel homme, si proche de lui dans ses convictions. Il en fait d’ailleurs un portrait touchant dans son article de la Revue des deux mondes intitulé " L’Art de jardins ".

" Il me souvient d’un séjour que fit Renan à la villa Orangini à Nice dans la famille de M. Henri Germain. Mme Renan, assise sur un tabouret à ses pieds, lui passait des tartines beurrées et couvait ses belles paroles, attentive à ses moindres mouvements. Après déjeuner, il arpentait lentement la pergola, couverte de roses, dont il humait les parfums de miel avec la naïve volupté des prêtres qui respirent dans les chapelles le calice des lis de la Vierge. Il l’appelait pourtant " l’allée de la Philosophie ", mais à chaque heure les propos les plus rares y tombaient dans un silence religieux. C’était une prière sur l’Acropole dans les jardins du grand financier. Après dîner, il faisait à haute voix la lecture des bonnes feuilles du Prêtre de Némi et les heures s’écoulaient dans un enchantement païen. Sa politesse ne contrariait jamais, ou alors, avec une politesse plus grande encore, il contredisait. C’était un honneur suprême qu’il accordait parfois à ceux qu’il estimait le plus, à Emile Ollivier entre autres. Puis dans le vaste landau à deux chevaux, ses hôtes lui donnaient le plaisir d’une promenade au bord de cette Méditerranée qu’il aimait avec une ferveur gourmande, et un jour, passant devant une des gorges inaccessibles, au bas de la route d’Eze, qui a conserver aujourd’hui encore son aspect rude et solennel, ses flèches de cyprès et ses buissons sauvages, il demanda à ce que l’on arrêtât la voiture et s’écria : " Je vous salue, jardins de la Grèce ! " F. Bac, " L’Art des jardins ", septembre 1925.