DE LA COTE D’AZUR A L’EMERGENCE D’UNE AUTRE
« CIVILISATION MEDITERRANEENNE »



Vers 1750, les premiers touristes sont attirés par la région niçoise, plantée d’orangers et de champs de fleurs, en bordure de mer. Les Anglais et les Russes sont les premiers à profiter de la douceur du climat hivernal. Puis rapidement, la haute société et les artistes alimentent le mythe de la « Riviera française » en s’installant pour la période d’octobre à mai.
En 1863, le chemin de fer arrive à Cannes, puis à Vintimille en 1872. La « Côte d’azur » devient désormais plus facile d’accès. Les stations balnéaires se développent comme Monaco, Menton ou Beaulieu sur mer. De grands aménagements urbains sont prévus, ainsi que la construction d’Hôtels prestigieux et de villas d’agrément somptueuses. 
Les nouveaux propriétaires apprécient à la fois le climat, la présence de la mer et de la nature à l’aspect sauvage, la proximité de la montagne. La Côte d’azur devient l’endroit idéal pour créer de petits paradis à l’image des jardins tropicaux de Lord Brougham.

« Depuis l’arrivée de Lord Brougham à Cannes (vers 1820), l’harmonie et le caractère méditerranéens ont été changés par cet Anglais de distinction qui entendait donner, selon l’usage de sa nation, un aspect colonial des tropiques, à une terre purement latine. Continuant ce programme, une autre perturbation arriva ensuite par la hantise, également déplacée, de faire de Nice une contrefaçon « d’Alger la blanche ! » Par ce seul nom on dénaturera le caractère latin et provençal de ce pays en l’arrachant de cette grande famille dont le domaine commence au Bosphore pour se terminer à Gibraltar. » F. Bac, extrait de Rénovation de l’Architecture méditerranéenne, 1934.
La mode est donc à l’adaptation des végétaux exotiques tels que les palmiers ou les plantes à floraison hivernale.

C’est l’époque de la Villa Gustave Thuret au Cap-d’Antibes en 1855. Sur plus de trois hectares, ce jardin est un véritable laboratoire de recherche botanique. Trois mille espèces de plantes sont présentées par famille. Les considérations esthétiques sont ici secondaires. Le site a été choisi pour ses qualités climatiques exceptionnelles, car l’objectif de ce projet est l’acclimatation en milieu naturel. Ainsi les traitements contre les maladies et les insectes sont réduits au minimum. Cet engouement pour les « jardins test » traduit exactement la période de croissance et de progrès technologiques que connaît le monde en 1900.
Parallèlement à ce courant, des hommes comme Harold Peto , réagissent à l’excès d’exotisme. Inspirés par les jardins antiques et italiens, ils préfèrent l’utilisation des végétaux méditerranéens, du cèdre et du cyprès en particulier.
« Puis ce fut, à Saint Jean, la Villa Maryland, de Mme Wilson, où l’on voit un remarquable spécimen d’ordonnance florentine, d’un goût parfait et raffiné. » 
F. Bac, extrait de l’Illustration Noël 1922.

C’est aussi la période des jardins construits sur le thème des « souvenirs de voyages ». Chaque pays que le propriétaire a visité, devient prétexte à l’élaboration d’une partie du jardin. Ainsi, la Villa Ile-de-France à St-Jean Cap-Ferrat, est baptisée du même nom que celui de l’immense transatlantique en 1910. D’ailleurs au moment de sa gloire, ce « paquebot » abrite trente cinq jardiniers habillés en marins avec bérets à pompon rouge. Cet ensemble est conçu comme une promenade successive dans des jardins de styles et d’origines différentes. Il s’agit d’une invitation au voyage qui se termine dans un jardin provençal fait de romarins, de buis et de pins.
Le jardin privé devient le lieu de la création et de la réalisation d’un idéal. Pour la Baronne Ephrussi de Rothschild, la villa et les jardins qu’elle fait construire au Cap Ferrat en 1905, sont l’écrin capable d’accueillir sa collection d’œuvres d’art et de mobiliers précieux. L’ensemble de la propriété rassemble les moments les plus marquants de sa vie.

Quant à l’homme de lettres et le politicien Vicente Blasco Ibanez, il reconstitue entre 1921 et 1928, dans son jardin des romanciers de la Villa Fontana Rosa à Menton, un environnement favorable à son activité d’écrivain. Il dispose le buste de bronze de ses auteurs préférés dans la partie du jardin la plus propice à la relecture de leurs œuvres.
Et puis, il existe un idéal de vie reconstruit dans sa globalité. La Villa Kerylos de Théodore Reinach à Beaulieu sur mer, n’est plus seulement la recherche d’une esthétique à la grecque, mais un nouveau mode de vie. La beauté telle qu’elle est présente chez les Athéniens devient prétexte à la reconstitution, la plus fidèle possible, d’objets ou de mosaïques. Passionnés par les arts, Théodore Reinach et sa femme donnent à chaque salle de cette villa grecque regardant la mer, une référence mythologique. La musique, la sculpture ou la philosophie en sont les thèmes principaux.
Une simple reconstitution à l’identique d’un certain passé, n’apparaît pas acceptable à Ferdinand Bac. Il recherche une interprétation qui se construit avec rigueur sur les expériences de l’histoire :
« La forme d’art que nous avons essayé de faire vivre sur le sol méditerranéen, n’est ni une contribution entièrement nouvelle, ni une docilité, s’appuyant avec respect sur un style ou sur une époque déterminée. Là est le point par où l’on pourrait le plus aisément la blâmer, comme aussi toute cette tendance ne se réhabilite peut-être que par cette audace. Le fétichisme du passé est-il moins ridicule que celui du Présent ? Chacun contient sa part d’absurdité. » 

Sous l’influence d’Ernest Renan, un grand nombre de jeunes érudits, dont Ferdinand Bac fait partie, sont à la recherche d’une « harmonie parfaite entre la beauté, la raison et le sens du divin ». Cette quête les mène à réfléchir à l’architecture de villas luxueuses et de leurs jardins, tout en restant en adéquation avec leur pensée. La Côte d’azur nommée pour la première fois par Stephen Liégeard, dans son livre intitulé Côte d’azur en 1887, correspond d’ailleurs tout à fait à ce paradis, propice à la réalisation des plus grands rêves. 
« Mais un jour il se souviendra peut-être qu’il fut jadis l’enfant chéri des Dieux, depuis la rade de Cannes, qui se nommait le miroir de Vénus, jusqu’à la baie de Monaco, qui était le port d’Héraklès. »
F. Bac, extrait de l’Ame des jardins, 1926.