DE L’HUMANITE A L’IMPERFECTION
La création nécessite une grande part d’humanité. Ferdinand Bac la définit alors par son imperfection.
"J’ai bien réfléchi à ce que l’on appelle la perfection. On a beaucoup abusé de ce mot, surtout pour lui attribuer une qualité surhumaine. Mais à considérer dans l’art des jardins tout ce que les hommes tiennent pour une " perfection ", je me suis aperçu qu’elle était sans âme. Elle était rigide, immuable et, ainsi que je l’ai défini dans les " Réflexions d’un témoin du siècle ", elle est la stagnation, par conséquent la mort. Il n’y a plus à y toucher, à y revenir. Eternellement elle restera telle qu’elle est, sans un défaut, et on peut dire : sans un espoir. En effet la perfection est un état désespéré. " F. Bac.
F. Bac pense que l’homme ne doit pas chercher à atteindre la perfection. En effet, celle-ci n’apporte aucune émotion. En revanche, c’est l’irrégularité qui engendre des sentiments, et qui distingue l’homme de la machine. L’imperfection permet donc de conserver l’individualité créatrice, celle qui fabrique le geste unique et la diversité, celle qui donne l’âme aux objets. C’est pourquoi, corriger l’irrégularité produite par la main de l’homme devient " un barbarisme et un attentat contre l’art. " F. Bac.
Ferdinand Bac pousse plus loin sa réflexion en rapprochant, d’une part le travail de l’ingénieur avec la science, et d’autre part l’irrégularité avec l’art. Cette lutte du geste de l’artiste contre la perfection de la machine est pour lui la véritable problématique de son travail. Cette certitude lui assure son plaisir à créer.
" Les temps modernes ont donné à l’ingénieur le droit de se substituer à l’artiste et de déloger celui-ci de ses aptitudes millénaires dans le domaine de l’esthétique pure, pour se mettre à sa place et pour remplir des fonctions, opposées à son essence même.
C’est la lutte de la science et de l’art. " F. Bac.
D’autre part, F. Bac soulève l’importance du pittoresque dans l’architecture et le paysage. La citation qui suit fait d’ailleurs penser que le terme " pittoresque " a perdu de sa valeur avec le mouvement moderne (" cubiste ").
" Mais partout ailleurs, non seulement le pittoresque était méprisé par la sécheresse cubique et dénudée de la mode, imposée à notre architecture nationale, mais il avait été rayé du programme même de l’enseignement officiel. On se priva ainsi d’un élément qui était comme un sourire sur le monde. " F. Bac, extrait de
La Rénovation de l’Architecture Méditerranéenne, avril 1934.Cette pensée sur le mouvement moderne n’est pas la première que fait Ferdinand Bac. En effet, déjà dans un article traitant de l’Exposition Universelle de 1925, il n’hésite pas à condamner le jardin de Mallet-Stevens avec ses arbres en ciment, qui est à l’encontre de ses théories sur le pittoresque.
" Ce qui à l’Exposition réconforte les hommes de tradition, c’est à coup sûr de voir qu’au milieu de ces cubes et de ces " volumes ", de cette impuissance aussi, ils trouvaient encore ces
plates-bandes, ces massifs et ces bordures dont les noms seuls les réjouissent comme de vieilles connaissances. Tout ne sera donc pas changé dans le royaume de l’avenir, et tous les arbres ne seront donc pas en ciment, affectant la forme de batteuses pétrifiées. " F. Bac, " L’Art des jardins ", Revue des deux mondes, septembre 1925.
En fait, si Le Corbusier remarque essentiellement les petits cubes blancs formés par l’habitat local caractéristique de l’Afrique du Nord, c’est qu’il n’a certainement pas la même approche pittoresque du bassin méditerranéen que Ferdinand Bac. Cette conception essentiellement italienne participe sans doute à l’idée que se fait F. Bac de la modernité fondée sur une harmonie antique.
" On aura constaté que Les Colombières ne portent pas ce pittoresque frelaté, emprunté aux décors de théâtre et de l’antiquaire, mais seulement un équilibre raisonné entre la Nature, les formes et les couleurs crées pour faire valoir son caractère. Il n’était donc pas né parce qu’on l’avait désiré. Il s’était créé par le seul fait de cette harmonie dédoublée. " F. Bac, extrait de
Rénovation de l’Architecture Méditerranéenne, 1934.Finalement, Ferdinand Bac nous fait part de son attachement à la mémoire collective. L’irrégularité des objets façonnés par l’homme permet de les dater et de leur donner du sens. Ainsi, dans toute son œuvre, il s’applique à composer avec des éléments qui ont eu une histoire ou qui vont en avoir une.